[Maroc] 24 h avec des cavaliers de fantasias

Art équestre traditionnel du Maghreb, la fantasia, appelée également tbourida, simule des assauts militaires anciens. Lors du salon du cheval d’El Jadida, au Maroc, les cavaliers de fantasias perpétuent cette coutume guerrière, datant de plusieurs siècles. Rencontre avec ces passionnés de chevaux, et voyage dans le temps…

Détonation brutale. Je bondis de surprise. On dirait un coup de canon. Lorsque je déambule tranquillement entre les stands d’un salon du cheval, ce n’est pas un bruit que j’ai coutume d’entendre. J’oublie que nous ne sommes pas dans la capitale française, mais à El Jadida, au Maroc.

Fantasia marocaine. Photo Mathilde Pichot
En cette fin de mois d’octobre 2012, cette modeste ville, située à une centaine de kilomètres au sud de Casablanca, organise, pour la cinquième année consécutive, un salon du cheval. L’immense hippodrome Princesse Lalla Malika, en périphérie de la ville, accueille exposants, artistes, éleveurs, chevaux, cavaliers de CSO du monde entier pour le Marocco Royal Tour… Et aussi des troupes de fantasias.

Avec Reda, mon compagnon de voyage, je quitte les stands pour me rendre là où retentissent les coups de fusils et les cris de la foule.

Combats imaginaires majestueux

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Harnachés de façon somptueuse, ornés de perles et de broderies, une vingtaine de chevaux arabes-barbes et leurs cavaliers sont alignés. Ils trépignent, impatients de s’élancer au galop sur la vaste carrière de terre qui s’étale devant eux. Poignard à la ceinture, fusil traditionnel à la main, les cavaliers, en djellabas, peinent à les retenir. « Le cheval de tbourida est agité, féroce, prêt à attaquer. Il n’est pas dans un spectacle, mais dans une guerre», soutient avec enthousiasme Omar Tazi, cavalier de la tribu Zahidi, d’El Jadida.

Soudain, le départ est donné. Les arrière-mains massives des destriers prennent énergiquement appui sur le sol. Dans un galop rassemblé, prudent et modéré, les chevaux déploient leurs encolures puissantes. Leurs sabots martèlent le sol, et entraînent en rythme, le tintement des clochettes et grelots qui ornent les harnachements.

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« Wooooo ! » hurle le maâlem, cavalier-leader situé au centre de la troupe. Les cavaliers, dressés sur leurs étriers, lèvent leurs fusils en l’air. Les entiers, impulsifs, se précipitent d’un coup dans un triple galop déchaîné. Devant cette galopade effrénée face à un ennemi imaginaire, je ressens des frissons d’adrénaline. Le maâlem continue à encourager sa troupe avec des devises en arabe. « Haut les fusils ! Que Dieu nous protège ! » me traduit mon ami marocain Reda. Le rythme s’accélère. La barrière de la carrière est proche. Les fusils rugissent ensemble, dans un grondement explosif et assourdissant. Instantanément, les chevaux freinent au milieu d’un nuage de fumée. Autour d’eux, les spectateurs crient, sifflent et applaudissent avec ardeur, tandis qu’une légère odeur de poudre se répand.

Le maâlem de la troupe Zahidi, Karim Lasfari, est plongé dans cet univers folklorique depuis l’âge de 7 ans. « Au début d’une tbourida, on part doucement, afin de découvrir le champ de bataille et détecter des dangers potentiels, comme des explosifs ou des trous, explique-t-il, tout en caressant son arabe-barbe noir, couvert d’une selle argentée. Avant que je donne l’ordre de charger au grand galop, on lève le bras pour avertir l’adversaire qu’on est prêt à faire la guerre, et voir s’il y a moyen de faire la paix. » À ses côtés, Omar Tazi, chevauchant un entier gris pommelé, poursuit : « On se met debout sur les étriers pour être bien à l’aise à cheval, manipuler les fusils et faire semblant d’esquiver les balles de l’ennemi. » L’ensemble de cavaliers doit rester parfaitement synchronisés, et particulièrement à la fin, lorsqu’il faut tirer le coup de fusil en même temps. « S’il n’y a pas un unique « boum » parfait, c’est qu’on a été touché, qu’on est mort, qu’on a perdu. »

Non loin, une tribu vient de réussir un vacarme parfaitement uni. Un spectateur admiratif se jette alors par terre, devant la piste. Il surprend et amuse la foule en se roulant sur le sol avec des cris de joie. Les guerriers victorieux sortent fièrement de la carrière. Le spectateur marocain se relève brusquement, et se met à agiter un foulard derrière leur passage, en répétant « Karama ! », signifiant « honneur » en arabe.

Les danses de la victoire et le repos des guerriers

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Une fois la nuit tombée, les immenses tentes traditionnelles, blanches aux taches noires, appelées « khzana » (le « kh » se prononce comme la jota espagnole), abritent les combattants. À l’intérieur, les tentures sont décorées d’ornements orientaux. Ce sont de véritables salons luxueux, dont le sol est recouvert d’innombrables tapis moelleux et de confortables fauteuils.

Les joutes équestres de la journée terminées, les différentes tribus se réunissent pour admirer la sensualité des danseuses marocaines, les « chikhates ». À l’entrée de la tente, lorsqu’on remarque que je suis une « gaouriya » (étrangère), on m’invite aussitôt à rentrer et à prendre place sur le tapis. Un marocain me prend délicatement le bras. « Je ne comprends pas ce que tu dis, « gaouriya », mais ne discute pas et viens t’asseoir ici ! » m’ordonne-t-il, avec un grand sourire, dans un dialecte arabe traduit par Reda. Il vire un homme, installé sur un coussin, pour m’offrir un meilleur confort. Autour de moi, les maghrébins m’adressent des sourires bienveillants et me souhaitent chaleureusement la bienvenue.

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Quelques minutes plus tard, on nous propose, sur un plateau argenté, du succulent thé sucré à la menthe. Les mélodies énergiques du luth et du violon résonnent joyeusement. Devant nous, les danseuses, vêtues de robes d’un jaune éclatant, chargées de pièces dorées, s’agitent et trottent pieds nus. Elles suivent le rythme dynamique des deux percussions : bendir et darbouka. À leurs côtés, deux hommes imitent, dans leurs danses, des gestes du quotidien agricole, comme lancer des graines ou filer la laine. Les mains ondulent, les bassins oscillent, les épaules sont secouées, les cheveux flottent. « Dans cette danse, la femme est la métaphore du cheval. La chevelure symbolise la crinière, m’apprend Reda, à l’écoute des chants arabes. On félicite les cavaliers de tbourida et l’élégance de leurs montures. D’ailleurs, ils viennent de dire : hommage aux propriétaires des chevaux, qui méritent des milliards ! »

Préparation à la bataille fictive

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Après une nuit sur les canapés ornés, je me réveille sous les hennissements de la cavalerie qui réclame sa ration matinale. Dès 9 h, les « khzana » laissent entrer le soleil. Le petit-déjeuner est copieux : « harira », soupe épicée avec des morceaux de viande et des pois chiches ; « harcha », pain à base de semoule ; « melwi », crêpes salées à déguster avec du fromage ou de la confiture ; et bien sûr, thé à la menthe ou café. « Benine ! » (délicieux)

Le départ de la tbourida approche. Les chevaux se laissent tranquillement appareiller de lourdes selles aux broderies raffinées. Ces entiers arabes-barbes se révèlent d’une sérénité étonnante lorsqu’ils ne sont pas sur la piste. Les combattants se hâtent d’enfiler leurs djellabas traditionnelles. Il est temps de charger les fusils, très anciens, de « baroud », la poudre noire. Les accidents restant fréquents, les ambulances ne sont jamais loin. « Avec ces armes à feu, on ne peut pas tuer, ce n’est que de la poudre. Au-delà de cinq mètres, ce n’est pas dangereux » me certifie le cavalier Omar Tazi, appliqué à tester son fusil.

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Les fantasias redémarrent ! Les cavaliers, sûrs d’eux, grimpent avec souplesse sur les destriers aux allures prestigieuses. Stimulés d’un léger coup d’éperon, les chevaux trottinent en direction de la foule qui chahute, et de la carrière, le théâtre du champ de bataille.

 

Mathilde Pichot

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En savoir plus  :
Les compétitions de fantasias d’aujourd’hui

Souvent organisée pour célébrer des fêtes nationales et religieuses, la fantasia n’est pourtant pas seulement un art équestre folklorique : ces réunions sont avant tout des concours équestres ! Les équipes participantes sont en effet évaluées sur des critères bien précis. La Fédération Royale Marocaine des Sports Équestres, soutenue par la famille royale, a établi un règlement pour les épreuves, qu’elles soient de niveau local, régional ou national.

Tout d’abord, le jury note la présentation de l’équipe : le physique des chevaux (race, allures, entretien), la qualité et l’esthétisme de l’harnachement et de l’habillement traditionnel des cavaliers. Une fois sur la piste, lors du déroulement de la fantasia, plusieurs points entrent en compte dans la notation : le départ, la cohésion du groupe, la maîtrise de la troupe par le maâlem (le leader), l’alignement des chevaux pendant la course et leur vitesse, l’harmonie et l’habilité dans le maniement des fusils et l’enchaînement des mouvements, puis la synchronisation du tir final.

Chaque passage de tbourida est jugé conformément aux traditions spécifiques à chaque équipe, qui représente une région. En effet, chaque région du Maroc a ses propres coutumes de fantasias, au niveau des habillements, des enchaînements de mouvements, des devises criées par le maâlem... Par exemple, les cavaliers de la région de Guelmin, située aux abords du désert du Sahara, sont reconnaissabes à leurs djellabas d’un bleu éclatant, et leurs tirs de fusils dirigés vers le sol, contrairement à la plupart des autres équipes qui tirent en direction du ciel.

Longtemps considérée comme une tradition réservée aux cavaliers masculins, la pratique de la fantasia au Maroc est devenue également accessible aux femmes ! Cette véritable révolution féministe a émergé au cours des années 2000. Désormais, la Fédération Royale Marocaine des Sports Équestres classe les épreuves en trois catégories : les seniors, les dames,  et  les juniors où les filles peuvent concourir avec les garçons.

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